Population relique de l'Aeschne septentrionale (Azure Darner, Aeshna septentrionalis) dans le parc national des Grands-Jardins


Aeschne septentrionale - Azure Darner - Aeshna septentrionalis - parc national des Grands-Jardins - 2 juillet 2017

Le 2 juillet au petit matin nous avons pris la route en direction du parc national des Grands-Jardins pour recenser les différentes espèces de libellules dans la tourbière située entre les lacs à Jack et Malbaie. L'endroit étant difficile d'accès (lire le blog du 6 juillet dernier pour en savoir plus), nous avons dû fournir plusieurs efforts avant d'atteindre notre destination. Mais ceux-ci ne furent pas en vain car c'est lors de cette expédition que nous avons découvert une population de l'Aeschne septentrionale (Azure Darner - Aeshna septentrionalis) à cet endroit. Cette découverte, tant inattendue qu'insoupçonnée, est le moment marquant de l'été 2017.

Un des secteurs où nous avons découvert l'Aeschne septentrionale. Un endroit parsemé de chicots de conifères séchés. Les plus pâles, ceux qui n'ont plus d'écorces, sont des endroits de prédilection où aime se poser cette libellule.

Aeschne septentrionale - Azure Darner - Aeshna septentrionalis - parc national des Grands-Jardins - 2 juillet 2017 - Un perchoir de prédilection pour cette aeschne.
 
C'est sous une matinée ensoleillée, puis parsemée d'averses en après-midi, que nous avons fait notre premier inventaire. Nous avons été surpris par nos premières captures d'Aeshna septentrionalis en les confondant d'abord avec l'Aeschne à zigzags (Aeshna sitchensis). Ce sont deux espèces qui se ressemblent au point de s'y méprendre en raison des motifs quasi identiques sur leurs abdomens et leurs thorax. L'analyse de photographies prisent sur le terrain nous a par la suite confirmé qu'il s'agissait bien d'Aeshna septentrionalis, une espèce fort surprenante sous nos latitudes sudistes.


Aeschne septentrionale - Azure Darner - Aeshna septentrionalis - parc national des Grands-Jardins - 2 juillet 2017

Aeschne septentrionale - Azure Darner - Aeshna septentrionalis - parc national des Grands-Jardins - 2 juillet 2017

Suite à cette première journée, nous avons fait quelques visites supplémentaires qui nous ont permis d'observer et photographier plusieurs autres individus de cette même espèce. Étonnamment, nous n'avons notés que des mâles lors de nos cinq inventaires. Aucune femelle. Bien que certainement présentent, elles sont demeurées bien discrètes lors de nos visites. Voici d'ailleurs un bref résumé du nombres d'individus que nous avons recensées en 2017:

  • 2 mâles adultes le 2 juillet
  • 3 mâles adultes le 17 juillet
  • 6 mâles adultes le 20 juillet
  • 1 mâle adulte le 30 juillet
  • aucun individu le 21 août

Au Québec, Aeshna septentrionalis est une espèce dont l'aire de répartition principale s'étend bien au delà du 50ième parallèle en zone boréale (réf. Atlas préliminaires des libellules du Québec). Elle est aussi la seule du genre à se retrouver en zone arctique près du 60ième parallèle, notamment le long des côtes de la baie d'Ungava (réf. Dragonflies and Damselflies of the East, Dennis Paulson) (références sur les zones climatiques). Quant à la population du parc national des Grands-Jardins, elle est tout à fait exceptionnelle de par son emplacement à l'échelle du continent nord-américain. D'un point de vue latitudinal elle est jusqu'à preuve du contraire la population la plus méridionale en Amérique du nord détrônant celle de l'Alberta qui se trouve près du 50ième parallèle.

Ce qui semble préoccupant avec la population du parc, c'est qu'elle apparaît très circonscrite à l'intérieur même de la tourbière et ne semble pas occuper au maximum les quelques 2,25 kilomètres carré de superficie disponibles. Toutes les observations ont été faites à l'intérieur d'un périmètre qui s'étend sur environ 300 X 700 mètres représentant à peine 9% de la superficie totale. Les exigences environnementales d'Aeshna septentrionalis se retrouvent certainement dans cette parcelle d'habitat, portant à croire qu'il s'agit de la niche écologique de cette espèce. Toutefois, qu'elles en sont les véritables paramètres demeure un mystère.

Le statut de "zone de conservation extrême" de la tourbière réticulée du Lac des Soixante-Six assure actuellement l'intégrité de cet habitat particulier. Il s'agit d'un statut fort important car le moindre bouleversement ou harnachement de cet écosystème pourrait à jamais compromettre la survie de cette population isolée représentant une espèce relique dans le parc national des Grands-Jardins.

Pour en savoir davantage sur ce secteur, je vous invite aussi à consulter l'excellent document soumit par Guy Lemelin et que l'on retrouve sur le site Entomofaune du Québec.

Saviez-vous que ?

Malgré sa position géographique à la hauteur du 47ième parallèle, le parc national des Grands-Jardins est sous l'influence d'un climat boréal et subarctique. Son élévation générale explique cette réalité. Pour cette raison on y retrouve des zones de pessière à lichen, un biotope que l'on rencontre habituellement au-delà du 52ième parallèle, soit près de 500 kilomètres au nord du parc! (réf. SÉPAQ) Reposant à plus de 800 mètres d'élévation, la tourbière nommée lac des Soixante-Six est caractérisée par des températures estivales plutôt fraîches variant entre 10 et 22 degrés Celsius (réf. NORDICANA D) (réf. MDELLCC) et des conditions météorologiques imprévisibles la plupart du temps.


Alain Côté
Guy Lemelin
Maurice Raymond



Observations d'odonates au lac Saint-Paul en 2017

Couple de Périthème délicate - Eastern Amberwing - Perithemis tenera

Avec maintenant deux saisons d'inventaires complétées, les espèces présentes au lac Saint-Paul se précisent. Le Sympetrum de Jane (Sympetrum janeae), dont quelques individus avaient été découverts en septembre 2016, est encore bien présent et la taille de la colonie se précise. De belles découvertes en  2017 allongent aussi la liste des libellules observées à cet endroit et ajoutent de nouvelles données sur l'aire de distribution de quelques espèces.

C'est le 10 juin que nous avons fait notre première visite au lac Saint-Paul dans le but d'accéder la tourbière à l'intérieur de la réserve naturelle Léon-Provencher. Cette tentative, par le secteur sud-est, a été un échec et nous avons finalement rebroussé chemin. L'enchevêtrement d'arbustes et le sol gorgé d'eau rendant le milieu tout simplement inaccessible.

C'est le 7 août que nous y sommes retourné pour investiguer la population du Sympétrum de Jane. Nous avons capturé, photographié et relâché des mâles qui étaient posés dans les hautes herbes bordant la rivière Godefroi. L'hypothèse qu'il puisse s'agir d'une population viable, la plus au nord-est connue, se précise. Il est important ici de rappeler que le Sympétrum de Jane n'a toujours pas le statut d'espèce reconnue en Amérique du Nord. Par contre les inventaires menés dans le cadre de l'initiative pour un atlas des libellules  du Québec (IALQ) pourraient changer la donne. En effet, d'après des observations et des mesures effectuées sur des centaines d'individus depuis le début des inventaires en 2008, il semble que la forme du hamule et la longueur de l'aile postérieure du mâle soient des caractéristiques propre au Sympétrum de Jane que l'on retrouve au Québec en particulier.

Une capture tout a fait surprenante au même endroit fut celle d'une femelle Sympétrum à dos roux (Sympetrum rubicundulum). Une première récolte pour nous au Québec d'un individu probablement à la limite de son aire de distribution connue.

L'exutoire du lac Saint-Paul allait nous révéler quelques autres belles surprises en cette même journée avec la découverte d'une population d'Agrion minuscule (Enallagma geminatum). Nous avons observé une dizaine d'individus de cette très belle espèce dans le même secteur où pullulaient littéralement au moins un millier d'Agrion orangé (Enallagma signatum). Une  quantité impressionnante!

Agrion minuscule - Skimming Bluet - Enallagma geminatum - mâle -  en arrière-plan Agrion orangé

C'est à notre retour en fin d'après-midi qu'est apparut l'espèce qui s'est avérée être le clou de la journée. En effet, dans la baie jonchée de nénuphars, une petite espèce que nous avons rapidement identifiée comme un mâle de Périthème délicate (Perithemis tenera) patrouillait un territoire restreint. Quelques jours plus tard, soit le 13 août, nous avons consolidé le statut de ce taxon en observant plus de six individus différents dont un tandem suivi de ponte par la femelle. Il s'agit d'une extension d'aire notable puisque l'espèce n'avait jamais été signalée plus au nord que la région de Granby, qui est d'ailleurs l'endroit de la découverte de l'espèce au Québec, avec la mention d'une femelle au centre d'interprétation de la nature du lac Boivin par Roxanne Sarah Bernard en août 2007. La Périthème délicate est aussi d'apparition récente dans le secteur de Gatineau où elle a été notée pour la première fois en 2012. La présence d'une population au lac Saint-Paul repousse ainsi la limite de l'aire de distribution connue d'une centaine de kilomètres vers le nord.

Voici les résultats inventaires effectués au lac Saint-Paul en 2017 :

Le 10 juin

10 Enallagma ebrium
50 Ishnura verticallis
7  Anax junius
1  Dorocordulia libera
2  Epitheca canis
5  Leucorrhinia intacta
1  Libellula quadrimaculata

Le 7 août

1    Lestes disjunctus
30   Lestes rectangularis
15   Enallagama ebrium
10   Enallagma geminatum
1000 Enallagama signatum
12   Ischnura posita
1000 Ischnura verticalis
1    Aeshna constricta
1    Aeshna eremita
1    Aeshna canadensis
2    Libellula pulchella
1    Perithemis tenera
6    Sympetrum internum
9    Sympetrum janeae
24   Sympetrum obtrusum
1    Sympetrum rubicundulum

Le 13 août

2    Calopteryx maculata
1    Lestes disjunctus
10   Lestes rectangularis
1    Enallagama carunculatum
3     Enallagama ebrium
10   Enallagma geminatum
500  Enallagama signatum
750  Ischnura verticalis
1    Aeshna constricta
1    Erythemis simplicicollis
1    Aeshna eremita
3    Libellula pulchella
6    Perithemis tenera
4    Sympetrum internum
7    Sympetrum janeae
25   Sympetrum obtrusum

Le bilan pour 2016 et 2017 s'établit maintenant à 29 espèces après cinq visites. Plusieurs autres espèces restent à ajouter à la liste des libellules du lac Saint-Paul entre autre parce qu'un seul inventaire printanier y a été effectué. À date aucun gomphidés ne figure sur cette même liste et une seule Somatochlora non-identifiée à l'espèce.

Bilan des espèces du lac Saint-Paul
* espèce notable
# extension d'aire 

Calopteryx maculata
Lestes disjunctus
Lestes rectangularis
Enallagma carunculatum
Enallagma ebrium
Enallagma geminatum*#
Enallagma signatum
Ischnura posita*
Ischnura verticalis
Aeshna canadensis
Aeshna constricta
Aeshna eremita
Aeshna umbrosa
Stylurus scudderi
Dorocordulia libera
Epitheca canis
Erythemis simplicicollis*
Leucorrhinia intacta
Libellula luctuosa
Libellula pulchella
Libellula quadrimaculata
Pantala flavescens
Perithemis tenera*#
Sympetrum internum
Sympetrum janeae*
Sympetrum obtrusum
Sympetrum rudicundulum*
Sympetrum semicinctum
Sympetrum vicinum


Alain Côté
Guy Lemelin
Maurice Raymond

Les libellules au nord du 52e parallèle

Guy et Maurice

Les conditions climatiques particulières au nord du 52e parallèle font en sorte que Météomédia et Environnement Canada deviennent nos meilleurs alliés pour planifier ce genre de voyage. Nous avions besoin d'une fenêtre de beau temps d'au moins trois jours consécutifs pour donner le "go" vers cette destination et c'est finalement dimanche dernier que nous avons entrepris le long voyage qui nous a mené jusqu'à Fermont.

Lundi matin à l'aube les toitures étaient givrées et le vent soufflait du secteur nord. Avec un maximum prévu de 16 degrés celsius et des rafales à 45 km/h nous savions que la journée allait être difficile pour inventorier les libellules.

En recherchant des endroits potentiels pour débuter nos inventaires nous avons remarqué ce qui semble être un ancien aéroport situé à une vingtaine de kilomètres à l'ouest de Fermont. À proximité de celui-ci il y a une grande tourbière à lanières (minérotrophe) et un petit lac que nous choisissons comme destination. C'est sans trop de surprises que nous constatons qu'il y a très peu d'activité autour du lac et ce n'est guère mieux dans la tourbière avec tout ce vent du nord. Avec le soleil qui réchauffe tranquillement l'air et à force de recherches nous finissons par nous rendre compte que les libellules se dissimulent dans la forêt de conifères et les pessières à lichen aux endroits où le vent a le moins d'emprise. Avec un peu de ténacité nous finissons par recenser une dizaine d'espèces le premier jour dont une des espèces cibles soit un mâle Somatochlora brevicincta; un cordulidé jamais recensé dans ce secteur.

Liste des espèces du lundi 24 juillet:

3   Lestes disjunctus - sûrement plusieurs autres en émergence mais non capturés
2   Enallagma annexum - pas très commun - difficile à localiser
10 Aeshna eremita - commun
1   Aeshna interrupta - le seul individu du voyage
4   Aeshna sitchensis - commun
1   Ophiogomphus colubrinus - capturé en forêt dans la pessière à lichen
1   Somatochlora brevicincta - capturé en forêt dans la pessière à lichen
2   Somatochlora cingulata - commun
2   Somatochlora septentrionalis - assez commun
1   Leucorrhinia hudsonica - pas évident à détecter, pas beaucoup d'individus


Cordulie de Robert - Quebec Emerald - Somatochlora brevicincta - mâle

Cordulie de Robert - Quebec Emerald - Somatochlora brevicincta - mâle - appendice vue latérale

Cordulie de Robert - Quebec Emerald - Somatochlora brevicincta - mâle - appendice vue dorsale

Cordulie de Robert - Quebec Emerald - Somatochlora brevicincta - mâle - appendice vue ventrale

Au deuxième jour nous retournons au même endroit. Toutefois nous élargissons notre périmètre de recherche en marchant à l'intérieur de la forêt et dans les pessières à lichen. Dès notre arrivée près du lac nous capturons simultanément deux libellules, l'une dans mon filet que j'identifie comme notre deuxième capture de Somatochlora brevicincta et une autre dans le filet de Guy. Quelques secondes suffisent et l'identification arrive rapidement et Guy de s'écrier... hey les gars, j'ai une maison blanche ! Très au fait de ce qu'il voulait dire, car il s'agit d'une espèce cible que nous avons rebaptisé le temps du voyage, nous accourons rapidement pour observer tour à tour ce mâle de Somatochlora whitehousei. Cette trouvaille marque une extension d'aire de plusieurs centaines de kilomètres vers l'est au Québec et vient consolider la distribution de cette espèce qui se retrouve aussi dans le secteur de Goose Bay au Labrador. Après une longue séance de photos en main, Guy et Maurice décide de déposer l'insecte sur une branche de conifère pour donner un aspect plus naturel aux prochaines images. Côte à côte et fin prêt pour la prochaine séance, Guy dépose doucement l'insecte et en moins de temps qu'il ne le faut pour le dire... ZAP! il est disparu, capout, fini la maison blanche... un malin mésangeai observait la scène de près depuis un certain temps. Comble d'arrogance, il est arrivé par derrière pour passer en vol directement entre les deux photographes et saisir la pauvre somato. Toute une expérience pour notre première Somatochlora whitehousei à vie!

Remis de nos émotions, nous avons ensuite continuer nos recherches à travers les arbres et les pessières allongeant tranquillement la liste des espèces. Le point culminant de l'après-midi fut la capture de notre première Aeshna septentrionalis; un beau mâle posé sur un chemin de gravier et surpris par le filet de Guy. Après l'avoir longuement observé et photographié, nous poursuivons notre route vers notre point de départ en traversant une dernière zone humide où nous capturons un deuxième mâle Aeshna septentrionalis. C'est une très belle libellule que nous retrouvons rarement dans nos contrées du sud du Québec!

Liste des espèces du mardi 25 juillet:

1   Lestes disjunctus - sûrement plusieurs autres en émergence mais non capturés
12 Coenagrion interrogatum - se retrouvent surtout dans les joncs en bordures des étangs
8   Aeshna eremita - commun
3   Aeshna juncea - régulier dans les bons habitats
2   Aeshna septentrionalis - à proximité de la tourbière
12 Aeshna sitchensis - commun
1   Aeshna subarctica - observé une seule fois, une femelle en ponte
3   Somatochlora brevicincta - capturé en forêt dans la pessière à lichen
16 Somatochlora cingulata - commun
1   Somatochlora franklini - un seul individu observé patrouillant un site de ponte potentiel
2   Somatochlora minor - semble pas très commun
3   Somatochlora septentrionalis - assez commun
1   Somatochlora whitehousei - capturé en forêt dans la pessière à lichen
10 Leucorrhinia hudsonica - pas évident à détecter, pas beaucoup d'individus


Cordulie de Robert - Quebec Emerald - Somatochlora brevicincta - femelle

Cordulie de Robert - Quebec Emerald - Somatochlora brevicincta - femelle - appendice vue latérale

Cordulie de Robert - Quebec Emerald - Somatochlora brevicincta - mâle

Cordulie de Robert - Quebec Emerald - Somatochlora brevicincta - mâle - appendice vue latérale

Cordulie de Whitehouse - Whitehouse's Emerald - Somatochlora whitehousei - mâle

Cordulie de Whitehouse - Whitehouse's Emerald - Somatochlora whitehousei - mâle - appendice vue latérale

Cordulie de Whitehouse - Whitehouse's Emerald - Somatochlora whitehousei - mâle - appendice vue dorsale

Aeschne à zigzags - Zigzag Darner - Aeshna sitchensis - mâle

Aeschne à zigzags - Zigzag Darner - Aeshna sitchensis - mâle - vue dorsale

Aeschne à zigzags - Zigzag Darner - Aeshna sitchensis - mâle - détails de la tête

Aeschne septentrionale - Azure Darner - Aeshna septentrionalis - mâle

Aeschne septentrionale - Azure Darner - Aeshna septentrionalis - mâle vue dorsale

Aeschne septentrionale - Azure Darner - Aeshna septentrionalis - mâle - détails de la tête

Aeschne septentrionale - Azure Darner - Aeshna septentrionalis - mâle - posé sur Guy

Aeschne septentrionale - Azure Darner - Aeshna septentrionalis - mâle - posé sur Guy

Pour la troisième et dernière journée, avec le vent sud-ouest et les 24 degrés prévus, nous décidons de mettre une emphase particulière sur la tourbière. Aeshna eremita est bien présente un peu partout dans ce milieu alors qu'Aeshna sitchensis, tout aussi abondante, se rencontre toutefois dans des habitats un peu plus spécialisés. Une découverte intéressante fut l'observation de plusieurs mâles d'Aeshna septentrionalis. Nous les avons observés de visu, aux longues-vues et en avons capturé une. L'espèce semble présente en assez bon nombre pour parler d'une population à cet endroit. Son habitat semble légèrement différent de celui d'Aeshna sitchensis soit des mares ou des étangs peu profonds parsemés de plantes herbacées. Celui d'Aeshna sitchensis ressemble plus à un pré humide herbeux (carex?) avec peu d'eau. En vol, lorsqu'elle passe près, Aeshna septentrionalis se différencie assez facilement d'Aeshna sitchensis. Comme les deux espèces se cotoyaient régulièrement dans ce milieu, nous avons remarqué que la taille un peu plus grande ainsi que la coloration bleu clair de l'abdomen d'Aeshna septentrionalis tranchait assez facilement la question de l'identification par rapport à Aeshna sitchensis qui est un peu plus petite avec l'abdomen paraissant bleu plus foncé. Mais le point culminant demeure certainement la capture d'un autre mâle Somatochlora whitehousei dont la présence dans ce milieu naturel nous laisse croire qu'elle pourrait se reproduire dans cette tourbière. Nous avons finalement quitté l'endroit vers 13 heures, après quatre heures d'inventaire, pour nous concentrer sur d'autres habitats non inventoriés.

Liste des espèces du mercredi 26 juillet:

8   Lestes disjunctus - sûrement plusieurs autres en émergence mais non capturés
5   Coenagrion interrogatum - commun - se retrouvent dans les joncs en bordures des étangs
3   Ennalagma annexum - pas très commun - difficile à localiser
12 Aeshna eremita - commun
2   Aeshna juncea - régulièr dans les bons habitats
3   Aeshna septentrionalis - plusieurs autres ind. vus seulement. Population probable.
12 Aeshna sitchensis - commun
3   Aeshna umbrosa - régulièr dans les bons habitats
1   Cordulia shurtleffi - bordure d'étang, une seule capture durant le voyage
9   Somatochlora albicincta - commun dans les bons habitats
6   Somatochlora cingulata - commun
2   Somatochlora septentrionalis - assez commun
1   Somatochlora whitehousei - statut à déterminer
5   Leucorrhinia hudsonica - pas évident à détecter, pas beaucoup d'individus


Cordulie de Whitehouse - Whitehouse's Emerald - Somatochlora whitehousei - mâle

Cordulie de Whitehouse - Whitehouse's Emerald - Somatochlora whitehousei - mâle - appendice vue latérale

Cordulie de Whitehouse - Whitehouse's Emerald - Somatochlora whitehousei - mâle - appendice vue dorsale

Aeschne septentrionale - Azure Darner - Aeshna septentrionalis - mâle - ces aeschnes aiment bien se posé sur ce qui paraît pâle comme ce tronc.


Voici plusieurs photos d'habitats représentatives durant notre séjour dans le secteur de Fermont :


Forêt typique avec pessière à lichen

Forêt typique avec pessière à lichen en bordure d'un lac

La tourbière

Habitat typique où circule constamment Ae. eremita, Ae. sitchensis et Ae. septentrionalis

Endroit où j'ai longuement observé aux jumelles deux Ae. septentrionalis patrouillé ce milieu humide

Voilà qui résume assez bien notre visite au delà du 52e parallèle, le pays de la mouche noire!

Maurice
Alain
Guy

Nouvelles de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches

L'ajout ou l'observation d'une espèce peu ou pas mentionnée dans notre région est toujours un évènement marquant. Hier le 18 juillet près de Pintendre j'ai eu la chance, en compagnie de Guy, d'ajouter une nouvelle espèce en Chaudière-Appalaches alors qu'aujourd'hui même le 19 juillet je concrétisait ce qui semble être une deuxième mention pour une autre espèce en Capitale-Nationale.

Concernant l'espèce d'hier, la seule fois que je l'ai inscrite dans mon carnet de notes c'était en 2015 dans le parc de la Gatineau! Ce fut toute une surprise, alors que nous étions à inventorier les espèces d'odonates présentes dans une sablière du secteur de Pintendre, de découvrir la présence d'un mâle immature de Celithemis elisa. Mais nous fumes doublement surpris quand un peu plus loin nous en avons découvert un deuxième, mature cette fois. Lors de prochaines visites nous saurons s'il y a une population établit dans cette sablière. À suivre.

Célithème indienne - Calico Pennant - Celithemis elisa  - mâle immature


Célithème indienne - Calico Pennant - Celithemis elisa  - mâle mature

L'habitat où a été découvert Celithemis elisa - le 1er repéré dans le talus herbacé à droite du chemin de sable

Aujourd'hui le 19 juillet, j'ai repéré une espèce qui ne semble pas avoir été observée depuis belle lurette dans la région de la Capitale-Nationale et il s'agit d'Epitheca princeps. C'est un individu que j'ai longuement surveillé aux jumelles alors qu'il se nourrissait près de la rive de l'étang de Château-Richer. Cet individu semblait s'être délimité un territoire qu'il patrouillait sans arrêt pour se nourrir et à maintes reprises il a poursuivi et repoussé plusieurs individus de Libellula luctuosa ainsi que de Libellula pulchella. Cette mention d'Epitheca princeps marque une belle présence pour l'espèce en Capitale-Nationale et pourrait représentée la mention la plus au nord-est connue pour le Québec.


Alain Côté

Le parc des Grands Jardins...Le Nord dans le Sud


C'est tôt le matin du 2 juillet dernier que nous nous sommes dirigés vers le lac des Soixante-Six, non loin du lac à Jack, dans le parc des Grands Jardins. Un endroit splendide avec un comité d'accueil sans égal pour lequel nous avons du sacrifier quelques millilitres de sang assurant ainsi la génération future de plusieurs espèces d'insectes piqueurs.

Après quelques arrêts, nous avons enfin accéder à la tourbière vers 10h00. Il s'agit d'une  tourbière minérotrophe située dans un milieu de type boréal et à une élévation de plus de 800 mètres. Selon des lectures faites sur le site de la SÉPAQ, il faut faire un bond de plus de 500 kilomètres vers le nord pour retrouver certaines espèces formant la biodiversité de ce parc. Le caribou dit "des bois" est présent dans ce secteur et est sans contredit l'emblème faunique du parc.

Caribou avec des colliers pour le suivi de la population - parc des Grands Jardins

C'est une aventure en soi que d'atteindre la tourbière dissimulée derrière les épinettes cordées serrées. Guy a pris soin de prendre plusieurs "way point" avec son GPS et d'accrocher plusieurs banderoles  aux branches des arbres tout au long du trajet en forêt afin d'assurer notre retour de façon sécuritaire à la fin de l'inventaire.

Le vent qui souffle rend les conditions de vol difficiles pour les libellules. Toutefois, abrités de celui-ci derrière les massifs conifériens, nous découvrons l'odonatofaune de ce milieu et nos hypothèses concernant les espèces possibles se concrétisent.

Il s'agit d'espèces surprenantes si près de Québec et qui semblent bien établies dans cette niche écologique située au coeur même du parc des Grands Jardins. En peu de temps nous capturons ou observons plusieurs Somatochlora septentrionalis (3) ainsi que des Leucorrhinia patricia (12); des espèces généralement communes sous des latitudes plus nordiques. Le site est prometteur et pourrait apporter d'autres surprises.

Voici la liste des espèces capturées et relâchées (C/R) ou observées dans la tourbière:

- Enallagma boreale - 2 mâles C/R en périphérie de la tourbière
- Enallagma annexum - 5 mâles C/R près des étangs dans la tourbière
- Enallagma vernale - 15 mâles C/R à différents endroits - le zigoptère le plus commun!
- Aeshna eremita - 1 mâle C/R dans la tourbière
- Cordulegaster maculata - 1 C/R capturé dans la tourbière
- Cordulia shurtleffi - 19 mâles C/R dans la tourbière
- Somatochlora septentrionalis - 2 mâles et 1 femelle C/R dans la tourbière
- Somatochlora cingulata - 8 individus C/R en périphérie et dans la tourbière
- Somatochlora franklini - 1 mâle C/R dans la tourbière
- Leucorrhinia glacialis - nombre estimé > 500 individus dans la tourbière
- Leucorrhinia patricia - 12 individus C/R ou observés dans la tourbière
- Leucorrhinia hudsonica -  4 individus C/R ou observés dans la tourbière

Fait intéressant, Guy mentionne que la tourbière du lac des Soixante-Six marque la présence connue la plus au sud pour le Québec de Somatochlora septentrionalis.


Cordulie septentrionale - Muskeg emerald - Somatochlora septentrionalis - mâle

Cordulie septentrionale - Muskeg emerald - Somatochlora septentrionalis - femelle

Cordulie septentrionale - Muskeg emerald - Somatochlora septentrionalis - mâle

Cordulie septentrionale - Muskeg emerald - Somatochlora septentrionalis - mâle

Cordulie septentrionale - Muskeg emerald - Somatochlora septentrionalis - mâle

Leucorrhine nordique - Leucorrhinia patricia - Canada whiteface - mâle

Leucorrhine nordique - Leucorrhinia patricia - Canada whiteface - femelle


Alain Côté
Guy Lemelin
Maurice Raymond

***À noter qu'il est nécessaire d'obtenir un permis scientifique pour accéder à cette zone du parc des Grands Jardins. Pour toute information consulter le site de la SEPAQ.

Sympétrum de Jane - Sympetrum janeae du lac Saint-Paul (Bécancour)


Les rencontres annuelles dans le cadre de l'Initiative pour un Atlas des Libellules du Québec à la maison Gault, au mont Saint-Hilaire, sont toujours un excellent endroit pour échanger et discuter des différentes observations et découvertes que nous avons faites durant l'été. Tous les intervenants sont des gens passionnés par l'odonatologie et grand merci à Michel Savard de savoir stimuler cet intérêt et promouvoir la connaissance de ce groupe d'insectes.

Lors de la plus récente réunion, tenue en novembre dernier, il a été question des sympétrums mâles que j'ai capturés puis photographiés près de l'exutoire du lac Saint-Paul, le long de la rivière Godefroi, le 5 septembre 2016. C'est grâce à la perspicacité et à l'expertise de Guy Lemelin et Michel Savard que ce que j'avais d'abord présenté comme un sympétrum intime (Sympetrum internum) dans mon blog concernant le lac Saint-Paul en septembre dernier s'avère plutôt être un sympétrum de Jane (Sympetrum Janeae) ! Fait marquant, il s'agirait de la présence la plus nordique connue au Québec. Toutefois il y a lieu ici de faire une mise en garde car le rang d'espèce de ce taxon demeure controversé. En effet, certains spécialistes suggèrent que Sympetrum janeae serait une variante de Sympetrum internum alors que d'autres préconisent la thèse de l'hybridation entre Sympetrum internum et Sympetrum ribicundulum

Des travaux sont en cours pour caractériser les populations québécoises de ces sympétrums dans le cadre de l'Initiative pour un Atlas des Libellules du Québec. Les données préliminaires indiquent que les mâles du S. janeae sont d'une taille moyenne significativement plus grande que ceux du S. internum (mesurez au moins une douzaine de spécimens provenant du même milieu):


  • longueur moyenne de l'aile postérieure plus grande ou égale à 24,5 mm = S. janeae
  • longueur moyenne de l'aile postérieure plus petite ou égale à 24,0 mm = S. internum

Pour un oeil averti il serait possible de différencier S. internum de S. janeae ; il y a principalement quatre critères à vérifier:


  1. la forme du hamule chez le mâle, le caractère principal, est conique chez S. janeae et digitée chez S. internum (voir schéma et micro-photographies ci-dessous), difficile à apprécier à la loupe sur le terrain;
  2. la couleur de la face chez les individus âgés, beige à brun pâle chez S. janeae et rougeâtre chez S. internum (Retenez que les jeunes individus en reproduction du S. internum ont la face plutôt jaunâtre);
  3. le nombre de rangées de cellules dans la région anale de l'aile postérieure, généralement plus de cellules chez S. internum;
  4. la présence de taches noires sur le dessus du 8e et du 9e segment abdominal, caractéristique à vérifier et à explorer, généralement présentes chez S. internum et généralement absentes chez S. janeae.

 
Forme typique du hamule chez trois espèces semblables de sympétrums (dessins de Michel Savard). Notez que l'angle de vue est important pour bien percevoir la forme du crochet : conique chez S. janeae et digitée chez S. internum.
SCHÉMA - COPYRIGHT - GRACIEUSETÉ DE MICHEL SAVARD

  

MICRO-PHOTOGRAPHIES - COPYRIGHT - GRACIEUSETÉ DE MICHEL SAVARD



Les photographies qui suivent sont celles d'individus observés et/ou capturés et relâchés le 5 septembre 2016 le long de la rivière Godefroi.

 
Individu photographié seulement. La couleur de la face suggère un Sympetrum de Jane - Sympetrum janeae




PHOTOGRAPHIES DU PREMIER INDIVIDU CAPTURÉ ET RELÂCHÉ

Vraisemblablement un sympétrum de Jane - Sympetrum janeae

Vue rapprochée des cellules de la région anale de l'aile postérieure,du hamule et de la face - vraisemblablement un sympétrum de Jane - Sympetrum janeae

Vue rapprochée des cellules de la région anale de l'aile postérieure - vraisemblalement un sympétrum de Jane - Sympetrum janeae

Vue rapprochée du hamule - vraisemblablement un sympétrum de Jane - Sympetrum janeae

Vue rapprochée de la face - typiquement un sympétrum de Jane - Sympetrum janeae



PHOTOGRAPHIES DU DEUXIÈME INDIVIDU CAPTURÉ ET RELÂCHÉ

Vraisemblablement un sympétrum de Jane - Sympetrum janeae

Vue rapprochée de la région anale de l'aile postérieure et du hamule - Vraisemblalement un sympétrum de Jane - Sympetrum janeae

Vue ventrale de la région anale de l'aile postérieure et du hamule - vraisemblablement un sympétrum de Jane - Sympetrum janeae

Vue rapprochée de la face - typiquement un sympétrum de Jane - Sympetrum janeae




Pour mieux saisir les subtiles différences entre Sympétrum de Jane - Sympetrum janeae et Sympétrum intime - Sympetrum internum, voici des photos de Sympétrum intime démontrant les caractéristiques typiques de cette espèce.


(Photo-1) Sympétrum intime - Sympetrum internum mâle adulte - 28 août 2016 à pointe Yamachiche

(Photo-2) Vue rapprochée de la face du sympétrum intime de la "Photo-1"

(Photo-3) Vue rapprochée de la région anale de l'aile postérieure et du hamule du sympétrum intime de la "Photo-1"

(Photo-4) Vue rapprochée de la région anale de l'aile postérieure et du hamule du sympétrum intime de la "Photo-1"

(Photo-5) Vue rapprochée de la région anale de l'aile postérieure et du hamule d'un mâle adulte de sympétrum intime - Sympetrum internum - 19 septembre 2015 à Fossambault-sur-le-lac

Je crois important d'amener quelques précisions sur la forme du hamule et du lobe épineux que l'on voit sur les différentes images présentées dans ce document. D'abord il est primordial que l'insecte soit perpendiculaire à l'appareil photo, ce qui s'avère la plupart du temps déjà assez difficile. Par la suite, on doit apporter des micro-ajustements à la position de l'insecte pour que le hamule et ULTIMEMENT le lobe épineux se retrouve dans le bon plan et parfaitement perpendiculaire à l'appareil photo. Croyez-moi, c'est tout un défi!

Voyez comment un très léger changement de plan (bien involontaire de ma part) peut changer la forme du hamule et du lobe épineux sur les photos 3 et 4, du même insecte, prisent à quelques secondes d'intervalles. Sur la photo-3, la photo est prise légèrement en angle alors que sur la photo-4, malgré un léger flou de bouger, l'angle est déjà mieux et le lobe épineux en avant plan se précise.

La photo-5 est celle qui représente le mieux la forme digitée du lobe épineux d'un sympétrum intime et malgré tout on perçoit qu'il n'est pas encore parfaitement perpendiculaire au plan de la caméra. De beaux défis pour 2017!

Je tiens à remercier Guy Lemelin et Michel Savard pour leur précieuse contribution à ce document. 


Alain Côté